Albert Einstein, souvent considéré comme l’un des scientifiques les plus influents de tous les temps, a transformé notre compréhension de l’espace, du temps et de l’énergie avec sa théorie de la relativité. Ses intuitions ne sont pourtant pas nées de rien: elles ont été nourries par un vaste ensemble d’ouvrages philosophiques, scientifiques et littéraires. Regarder ce qu’Einstein lisait, c’est suivre le chemin intellectuel qui l’a conduit à remettre en cause les évidences de son époque et à redéfinir les lois de la physique.
Dans cet article, nous parcourons les livres et les auteurs qui l’ont inspiré, des traités scientifiques aux grands textes philosophiques et aux classiques de la littérature.
1. Les fondations mathématiques et scientifiques de sa curiosité
Les contributions d’Einstein à la physique (édition anglaise) plongeaient leurs racines dans sa maîtrise des principes mathématiques et des théories physiques. Toute sa vie, il a cherché les ouvrages qui repoussaient les limites de la compréhension mathématique et physique, et ces ouvrages ont façonné ses propres théories.
« A Treatise on Electricity and Magnetism », de James Clerk Maxwell
Le Traité d’électricité et de magnétisme de Maxwell fut l’un des textes scientifiques les plus déterminants pour Einstein. Publié en 1873, il présentait les équations de Maxwell, qui décrivent le comportement des champs électriques et magnétiques et fondent l’électromagnétisme classique.
Ces équations ont fasciné Einstein, qui dira plus tard qu’elles constituaient ce que la physique avait connu de plus profond et de plus fécond depuis Newton. Sa propre théorie de la relativité est née en réponse directe aux conséquences du travail de Maxwell, en particulier la constance de la vitesse de la lumière, idée centrale de sa conception de l’espace et du temps.
« Principia Mathematica », d’Isaac Newton
Einstein tenait Isaac Newton en très haute estime et fut profondément marqué par Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica, que l’on appelle simplement les Principia. Publié en 1687, cet ouvrage fondateur a établi la mécanique classique en donnant les lois du mouvement et la gravitation universelle, qui ont dominé la pensée scientifique pendant des siècles.
Les théories d’Einstein allaient finir par reformuler la physique newtonienne, mais les Principia restaient le socle de sa compréhension de la mécanique. Sa formule « Newton, pardonne-moi » dit les deux choses à la fois: le respect pour l’œuvre de Newton et la conscience qu’il fallait la réviser à la lumière de la relativité.
« Les principes de la mécanique », de Heinrich Hertz
Heinrich Hertz, connu pour les expériences qui ont confirmé l’existence des ondes électromagnétiques, publia en 1894 Les principes de la mécanique. Le livre repensait la mécanique en privilégiant la simplicité et l’élégance des théories physiques. Cette approche rejoignait le goût d’Einstein pour la clarté et l’économie du raisonnement scientifique, et elle a joué un rôle dans sa quête d’une relativité générale dont il espérait qu’elle simplifierait la compréhension de la gravitation.
2. Explorations philosophiques: chercher du sens au-delà de la physique
Au-delà de ses lectures scientifiques, Einstein fut profondément influencé par la philosophie, qui a modelé sa vision de l’univers, de l’existence et de la nature de la connaissance. Ces lectures ont nourri sa recherche scientifique autant que sa conception générale du monde.
« Critique de la raison pure », d’Emmanuel Kant
La Critique de la raison pure, publiée en 1781, a fortement marqué la pensée d’Einstein. Kant y explore les limites de la perception et de la raison humaines et demande comment nous parvenons à connaître. Cette question, celle de savoir comment nous savons ce que nous croyons savoir, touche directement au cœur de la relativité, qui a rouvert le dossier de l’espace, du temps et de l’observation.
Einstein admirait la philosophie kantienne, en particulier le traitement de l’espace et du temps comme formes de l’intuition humaine. Il jugeait finalement que ces idées demandaient une mise à jour au regard de la physique moderne, tout en reconnaissant leur influence décisive sur sa formation intellectuelle.
« Le monde comme volonté et comme représentation », d’Arthur Schopenhauer
L’ouvrage de Schopenhauer examine la perception humaine et la nature du réel, en soutenant que notre expérience du monde est une représentation subjective façonnée par la « volonté ». Ses analyses de la causalité et de la perception ont trouvé un écho chez Einstein, convaincu que l’univers est déterministe et gouverné par des lois physiques.
Le travail d’Einstein insistait sur la réalité objective de l’univers. L’examen schopenhauerien de la perception et du réel l’a néanmoins aidé à formuler sa propre position philosophique face à la physique.
Les œuvres de Baruch Spinoza
Einstein vouait une admiration constante à Spinoza, philosophe néerlandais du XVIIe siècle dont les écrits sur Dieu, la nature et la réalité l’ont durablement marqué. L’Éthique propose un univers déterministe et panthéiste, très proche de la conviction d’Einstein d’un monde ordonné et régi par des lois.
Einstein rejetait l’idée d’un Dieu personnel, mais il se reconnaissait dans le « Dieu comme nature » de Spinoza, force qui gouverne l’univers par des lois inviolables. Sa phrase célèbre, « je crois au Dieu de Spinoza », résume cette vision d’un univers soumis à des lois rationnelles et immuables, vision qui a orienté aussi bien son travail scientifique que sa philosophie personnelle.
3. Inspirations littéraires: la part humaine
Les lectures d’Einstein étaient largement scientifiques et philosophiques, mais il puisait aussi dans la littérature classique, qui lui donnait accès à l’expérience humaine, à la compassion et aux conséquences éthiques du progrès scientifique.
« Don Quichotte », de Miguel de Cervantès
Einstein aimait le Don Quichotte de Cervantès, l’histoire d’un homme qui, poursuivant de nobles idéaux, se heurte sans cesse à la réalité. L’imagination, la ténacité et l’idéalisme sont des thèmes qui parlaient à un physicien poursuivant lui-même une vision idéale de sa discipline.
Les entreprises généreuses et apparemment déraisonnables de Don Quichotte ont peut-être encouragé Einstein à explorer des idées jugées d’abord irréalistes. Comme le chevalier chargeant les moulins, il a contesté les normes établies de la physique sans se laisser arrêter par le scepticisme.
« Les Frères Karamazov », de Fiodor Dostoïevski
Le roman de Dostoïevski explore la foi, le doute et la quête de sens, des questions proches des préoccupations philosophiques d’Einstein. Celui-ci voyait dans la science un chemin vers les questions profondes de l’existence et réfléchissait volontiers aux implications éthiques de la découverte scientifique.
Les interrogations du livre sur la morale, sur l’existence de Dieu et sur le libre arbitre ont formé un arrière-plan à ses positions sur la responsabilité sociale et l’éthique en science. Le regard de Dostoïevski sur la condition humaine a probablement contribué à son engagement pacifiste et humanitaire.
4. Ce que laisse cette curiosité
Le génie d’Einstein ne se réduit pas à ses théories physiques. Il fut toute sa vie un lecteur, mû par la curiosité et par un profond respect du savoir. Sa liste de lectures dessine un parcours intellectuel qui traverse les disciplines, des théories les plus exigeantes aux traités philosophiques et aux classiques littéraires.
Pour qui souhaite suivre aujourd’hui ce chemin, ces ouvrages ouvrent l’accès aux grandes questions qui alimentaient son goût de la découverte.
Pour aller plus loin
Quelques suggestions actuelles pour prolonger les intérêts d’Einstein:
- « Einstein: sa vie, son univers », de Walter Isaacson, une biographie complète qui retrace ses influences scientifiques et philosophiques
- « Une brève histoire du temps », de Stephen Hawking, une exploration accessible de la physique théorique et de la cosmologie issues des travaux d’Einstein
- « L’univers élégant », de Brian Greene, une présentation moderne de la physique qui s’appuie sur la relativité et la mécanique quantique
La passion d’Einstein pour la science et la philosophie rappelle que comprendre le monde demande davantage qu’un savoir technique. Cela demande de fréquenter sérieusement des idées venues de champs très différents. Connaître les livres qui l’ont inspiré permet de mieux saisir comment Albert Einstein a transformé notre compréhension de l’univers, et pourquoi son héritage continue de compter pour la science, la philosophie et la société.